Post Image

« Féminité et dignité en milieu carcéral »

Posted By Eve Diamant / 11 janvier 2018 / 0 Commentaires

La prison, lorsqu’on en parle, entraine avec elle une kyrielle de préjugés, voire de fantasmes. De mon côté, c’est un univers qui m’a toujours attirée. J’ai donc voulu en savoir plus. Et m’intéresser plus particulièrement aux détenues et au personnel féminin. J’ai choisi de poser mes questions à un Directeur d’une Maison d’Arrêt. Pour des raisons évidentes de confidentialité, je ne donnerai ni son nom, ni la Maison d’Arrêt qu’il dirige.

Voici, en quelque sorte, une plongée au cœur d’un univers aussi cruel et brutal que fascinant et dérangeant. L’occasion, peut-être, de changer de point de vue, de regard…

Est-il possible pour une femme incarcérée de garder une féminité (hygiène en général, présence de parfum, maquillage, vernis, etc. en cellule) ?

 

Oui, tout à fait. Le règlement intérieur permet d’avoir des produits d’hygiène et de beauté. Ceux-ci sont cantinés* par la personne détenue.

(*Cantiner : achat par le biais de bons de cantine, en détention).

Le bien-être a-t-il une place dans cet univers hostile (yoga, sports divers, méditation, etc.) ?

 

Oui. La majorité des établissements pénitentiaires pour femmes proposent ce type d’activités. Celles-ci sont mises en place par le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation (SPIP) ou par l’association des personnes détenues qui contacte des intervenants extérieurs qui proposent diverses activités à la population pénale. Ces activités socioculturelles permettent de rompre avec la monotonie du quotidien de la détention. Elles permettent d’avoir une détention plus apaisée et sereine.

Y’a-t-il intervention d’une coiffeuse, d’une socio-esthéticienne ou d’autres ateliers visant au bien-être ?

Là aussi oui, tout à fait. Des intervenants extérieurs viennent de manière hebdomadaire ou mensuelle dans les établissements.

Ont-elles le droit de s’habiller de manière féminine ou y’a-t-il un règlement à ce sujet, une tenue standardisée ?

Il n’y a pas de tenue pénale. Chaque femme s’habille à sa convenance.

Bénéficient-elles de soins et contrôles de santé réguliers dans le cadre spécifique de leur santé gynécologique, ou, plus encore, s’il y a existence de pathologies féminines (certains cancers comme celui du sein, de l’utérus, une endométriose, etc.) ?

Chaque personne détenue incarcérée est vue par le médecin de l’unité sanitaire à son arrivée et peut obtenir des visites avec le médecin suite à une demande écrite. Pour une visite médicale avec un spécialiste (gynécologue,…), l’unité sanitaire est dans l’obligation d’obtenir un rendez-vous avec le spécialiste de l’hôpital dont dépend la structure. En ce qui concerne les différentes pathologies (cancers,….), les personnes détenues sont transférées à l’UHSI (Unité Hospitalière Sécurisée Interrégionale) pour y bénéficier des soins nécessaires.

Est-ce que le personnel pénitentiaire est partie prenante dans le maintien d’une certaine forme de féminité malgré la détention ?

Non. Le personnel pénitentiaire n’intervient pas dans ce domaine-là.

La promiscuité, le partage éventuel d’une cellule avec d’autres codétenues sont-ils des freins au maintien de la féminité ?

Non pas particulièrement, cela dépend de la cohabitation des deux personnes dans cette même cellule.

La féminité, c’est aussi la maternité. Comment l’univers carcéral permet-il de garder un peu de sérénité dans des moments qui se veulent heureux, comme peuvent l’être une grossesse puis une naissance ?

Pendant la grossesse, il n’y a pas de cellule spécialement dédiée. Il n’y a pas de régime spécial de détention. Par contre, à la naissance de l’enfant, la mère et son enfant sont affectés dans une cellule dédiée, appelée « cellule mère-enfant ». À ma connaissance, un seul établissement a une nurserie : c’est à la Maison d’arrêt des femmes de Fleury-Mérogis.

Et ensuite, comment l’univers carcéral permet-il à une mère de garder le lien avec son enfant ?

D’abord par la cellule mère-enfant jusqu’aux 18 mois de l’enfant. Mais cette durée peut être prolongée de 6 mois par le Juge de l’Application des Peines (JAP) pour les condamnées, ou le Juge d’Instruction pour les personnes prévenues (pas encore jugées). Si à l’issue il y a séparation de la mère et son enfant, la mère peut continuer à voir son enfant lors des parloirs familles ou avec des associations ou des éducateurs, à raison de trois fois par semaine pour les prévenues et une fois pour les condamnées.

La féminité, c’est également le maintien d’une vie privée. Quelle place la prison laisse-t-elle aux relations familiales, à une vie de couple ?

Les relations familiales/couples sont maintenues lors des parloirs familles ou lors de permissions de sortie pour maintien des liens familiaux. Il existe dans certains établissements pénitentiaires des Unité de Vie Familiale (UVF). Les UVF sont réservées uniquement aux détenus condamnés. Ce sont des locaux équipés comme un appartement où les familles peuvent passer du temps ensemble, sur une durée de 48 à 72 heures.

Y’a-t-il une ou des loi(s) qui soi(en)t spécifiquement faite(s) pour les femmes ou la femme est-elle un détenu comme un autre ?

Le code de procédure pénal est le même pour les détenus hommes ou les détenues femmes. Seul le règlement intérieur d’une prison pour femmes sera spécifique à celle-ci.

Peut-il se créer un lien détenue – surveillant(e) ou chacun se doit-il de rester « à sa place » ? Un(e) surveillant(e) peut-il (elle) être un(e) confident(e) pour une détenue ?

Le code de déontologie proscrit toute connivence entre le personnel de surveillance et les personnes détenues. Néanmoins, certaines personnes détenues peuvent se confier sur leur mal-être lié à la détention ou à des problèmes extérieurs. Ensuite, la surveillante doit en rendre compte à la hiérarchie ou à l’unité sanitaire dans l’optique de la prévention du suicide. Il faut savoir que dans les maisons d’arrêt pour femmes, seul le personnel féminin y est affecté. À l’exception de quelques postes périphériques pouvant être tenus par du personnel masculin. A ce jour, aucun personnel masculin n’évolue en détention femme. En revanche, le personnel féminin est affecté dans les détentions hommes.

Voilà quelque chose qui m’interpelle ! J’imagine que les détenus sont plus agressifs que les détenues. À moins que ça ne soit qu’un gros préjugé ! Un détenu qui serait encadré par du personnel féminin, ça ne suscite pas d’animosité particulière ou un quelconque machisme de la part des détenus ? Ils acceptent facilement d’être encadrés par une femme ?

Cela ne pose pas de problèmes par rapport à l’autorité d’un personnel féminin. Néanmoins, les détenus de confession musulmane n’acceptent pas d’être encadrés par des personnels féminins.

Dans la mesure où la détention induit une privation importante des libertés, de nombreux interdits également, est-ce qu’un suivi psychologique permet, au-delà de toute action relative au bien-être pouvant exister au sein d’une prison, de maintenir voire restaurer ou renforcer la dignité d’une femme détenue ?

Oui, un suivi psychologique (un psychologue intervient de façon hebdomadaire dans tous les établissements pénitentiaires) est proposé à chaque personne détenue. Ensuite elles sont libres d’accepter ou de refuser cette thérapie. Ces entretiens permettent de mieux vivre l’incarcération au quotidien et de se livrer sur le délit ou le crime qui les a conduits en prison. Je considère que le respect de la dignité humaine n’est pas lié au suivi psychologique. Celui-ci incombe plus particulièrement au personnel de surveillance vis-à-vis de la population pénale.

Je me disais que la dignité humaine pouvait être impactée dans le cas où, éventuellement, la détresse psychologique pouvait être minimisée par certains personnels, non ? C’est une chose plausible ? Si tel est le cas, comment remédier à cette méprise ?

Le métier de surveillant d’établissements pénitentiaires, malgré une formation initiale à l’Ecole Nationale de l’Administration Pénitentiaire à Agen, donne les bases de la profession. Néanmoins, ce métier est étroitement lié au caractère des personnels. Certains peuvent occulter de manière délibérée la détresse psychologique des personnes détenues.  Afin de remédier à ce problème, depuis quelques années, suite au rapport du professeur TERRA*, des formations « Prévention du suicide » sont dispensées aux personnels de surveillance afin de les sensibiliser dès l’arrivée en milieu carcéral de la personne détenue (choc de l’incarcération). Si certains personnels exercent ce métier sans un minimum de conscience professionnelle, il leur sera difficile de percevoir un état dépressif des personnes détenues. Cet état de fait peut être annoncé par la personne détenue en sollicitant une audience auprès du gradé ou de l’officier responsable du bâtiment de détention, afin de l’informer de son état psychologique (déprime, dépression) suite à son incarcération ou par rapport à une mauvaise nouvelle d’ordre privé. Autre possibilité : il peut demander à être reçu immédiatement par l’unité sanitaire (infirmerie) qui l’orientera vers le service psychologique de l’établissement. Suite au rendez-vous avec un psychologue, si celui détecte de graves difficultés pouvant entraîner des risques suicidaires, il sera décidé de placer la personne détenue en hôpital psychiatrique afin de soigner cette souffrance psychologique.

* Le rapport Terra, datant de 2003, est un rapport de 219 pages (consultable via ce lien : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/034000724.pdf).

Il propose une évaluation des actions mises en place et émet des propositions sur un programme complet au sujet de la prévention du suicide en milieu carcéral.

Après la détention, la réinsertion. Y’a-t-il des dispositifs spécifiques pour la réinsertion des femmes ? Une attention particulière est-elle portée là-dessus ? Si oui, est-ce que cela passe seulement par le système judiciaire et social ou est-ce que des associations sont sollicitées, par le SPIP notamment, pour ces femmes ?

Les modalités de la réinsertion des détenues femmes est identique à celle des hommes. Le SPIP (Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation) est chargé de cette mission et a signé des conventions avec des associations chargées de mettre en œuvre les conditions de réinsertion de la personne détenue (recherche de logement, recherche d’emploi…). Différents intervenants extérieurs interviennent tout au long de la détention (Pôle Emploi, Mission Locale, Sécurité Sociale, CAF…) pour commencer à entreprendre les démarches nécessaires à l’obtention d’un aménagement de peine (libération conditionnelle, semi-liberté, placement sous surveillance électronique) ou lors d’une sortie « fin de peine », appelée sortie sèche.

Diriez-vous qu’après la prison une femme se réinsère plus facilement, plus rapidement et mieux sur du long terme qu’un homme ? Si différence il y a, à quoi cela est-il dû selon vous ?

Oui la réinsertion des personnes détenues femme est supérieure à celle des hommes car la population pénale des femmes ne représente que 4% du total des personnes incarcérées. D’autre part, les longues peines pour les femmes sont principalement des infanticides ou des crimes passionnels qui peuvent être apparentés à un accident dans le parcours de leur vie. Contrairement aux hommes qui sont enracinés dans la délinquance pour des délits tels que des braquages, des escroqueries, des trafics de drogues. Je suis convaincu que le taux de récidive est nettement inférieur chez les femmes que chez les hommes.

Eve Diamant

L’aventure LaplisiTol a commencé par un article me concernant. Lorsqu’on m’a ensuite proposé d’y contribuer, j’ai accepté avec grand plaisir. Je l’ai surtout pris comme un véritable challenge ! En effet, même si j’écris depuis bien longtemps, je n’avais encore jamais écrit exclusivement sur la Femme et tout ce qui la touche. N’étant pas de nature à faire des concessions ou dans la demi-mesure, j’aime être l’élément perturbateur, la grande gueule, celle qui dit tout haut ce que personne n’ose exprimer ! Dans le fond je suis une femme entière, très viscérale, dont l’écriture ne l’est pas moins. Alors dans chacun des écrits qui paraîtront ici, plutôt que de me situer sur des écrits qui parlent de sexe, je souhaite pouvoir exprimer mes points de vue, mettre en lumière des problématiques et thématiques de société liées à la femme mais dont personne ne parle jamais car taboues, mal connues, jugées honteuses ou pas intéressantes. Je souhaite exposer des histoires de femmes qui d’ordinaire se taisent pour une raison ou pour une autre. Parce que je veux permettre aux lectrices (et lecteurs !) de se (re)trouver, pourquoi pas se (re)découvrir, réfléchir, penser, croire autrement… ou pas. Je peux choquer ou irriter parfois, et c’est tant mieux ! J’écris par passion, par amour des mots, pour provoquer des réactions, pour contribuer modestement à un changement, quel qu’il soit. J’écris pour être lue aussi, évidemment. Un écrit n’a de sens que s’il trouve en face de lui des paires d’yeux auxquelles se confronter. Mais je n’écris pas pour la gloire, pour plaire ou être aimée. Même si les marques d’appréciation sont toujours gratifiantes, ça va de soi. Mais lorsqu’un article est livré à la lecture, il ne m’appartient plus que parce que mon nom y figure dans la case « auteur ». La vie qui l’attend ne me regarde plus. Et c’est très bien comme ça !

Aucun commentaire

Aucun commentaire

Laisser un commentaire

Your email is never published nor shared. Les champs obligatoires sont marqués *

“J’ai lu et accepte la politique de confidentialité de ce site”

Articles Liés